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Gérard de Nerval
(1808-1855)
La Sonate du Diable
CONTE
FANTASTIQUE
Il y avait autrefois à Augsbourg un
musicien nommé Niéser également habile à fabriquer les
instruments, à composer les airs
et à les exécuter ; sa
réputation s’étendait encore dans tout le cercle de Souabe. Il est vrai qu’il était immensément riche, et cela ne nuit
pas aux artistes, même les plus habiles. Ses confrères
moins heureux disaient quelquefois que son opulence
avait été acquise
par des moyens peu honorables
; mais il avait des amis qui savait bien répondre que ce n’étaient là que des propos
d’envieux.
L’unique héritière
de Niéser était une fille, dont l’innocence
et la beauté auraient encore pu paraître une dot
suffisante, sans la perspective attrayante des possessions de son père. Esther n’était pas moins célèbre par la douceur de ses yeux bleus, par la grâce
de son sourire et par mille qualités aimables, que le vieux Niéser par ses richesses, la
perfection de ses instruments à corde et son talent prodigieux. Or,
en dépit de
la fortune du vieux Niéser et de la considération
qu’il en retirait, en dépit de sa célébrité musicale, un chagrin
le tourmentait. Esther, son unique enfant, le seul représentant d’une longue race de musiciens, Esther pouvait à peine distinguer une
note d’une autre, et c’était pour Niéser une source de pénibles réflexions, de ne point laisser après lui d’héritier
de ses talents, qu’il estimait
à l’égal de ses richesses.
Mais, à mesure qu’Esther
grandissait, il se consolait dans l’idée que, s’il ne pouvait
être le père d’une race de musiciens, il en serait du moins le
grand-père. En effet, sitôt que sa fille fut en âge d’être
mariée, il prit la résolution singulière de la donner, avec une
dot de deux cent mille florins, à celui qui composerait la meilleure sonate et saurait le mieux l’exécuter. Sa
détermination fut immédiatement publiée dans la ville et le jour
fixé pour le concours. On entendit même Niéser affirmer avec
serment
qu’il tiendrait sa promesse, la sonate fût-elle composée
par le diable en personne et exécutée par lui. Ce n’était
peut-être qu’une plaisanterie, mais il eût mieux valu pour le
vieux Niéser, de n’avoir jamais tenu ce propos. Toujours est-il
certain, répétait-on que c’était un méchant homme, sans
respect pour la religion. Sitôt que la résolution de Niéser, le
musicien, fut connu dans Augsbourg, toute la ville fut en mouvement.
Plusieurs, qui jusque-là n’avaient
osé lever si haut leurs pensées, se présentèrent, sans hésiter
comme compétiteurs à la main d’Esther ; car indépendamment
de ses charmes
et des florins de Niéser, leur réputation d’artiste
s’y trouvait engagée, et d’ailleurs à défaut de
talent, la vanité
y suppléait. En un mot, il n’y eut pas de musicien à Augsbourg qui ne s’empressât pour un motif ou un autre d’entrer
dans un lice, dont la beauté était le prix. Le matin, à midi, la nuit même, les rues d’Augsbourg retentissaient
d’accords mélodieux. A chaque fenêtre on entendait les sons d’une sonate
ébauchée
; il n’y avait d’autre entretien dans la ville que l’approche du concours
et son résultat probable. Une fièvre musicale régnait dans toutes les classes ; les airs favoris
étaient répétés par les instruments ou par la voix dans chaque
maison d’Augsbourg ; les sentinelles fredonnaient
des sonates à leurs postes, les boutiquiers battaient la mesure
avec leurs aunes
sur les comptoirs et leurs pratiques, en entrant, oubliaient l’objet de leur visite pour faire leur partie. On dit même que les prêtres
marmottaient
des allegros en sortant du confessionnal, et que l’on trouva sur le revers
d’une homélie
de l’évêque quelques mesures d’un mouvement assez rapide.
Cependant, au milieu de cette
agitation, un seul homme ne partageait pas l’épidémie
générale. C’était Franz Gortlingen. Avec aussi peu de
dispositions
qu’Esther pour la musique, il avait le caractère le
plus noble et passait pour un des cavaliers les mieux tournés de la
Souabe. Franz aimait la fille du musicien et celle-ci, de son
côté, eût aimé mieux entendre son nom prononcé par Franz avec
quelques compliments aimables, que les plus belles sonates qu’on
eût jamais composées entre le Rhin et l’Oder.
C’était la veille du grand
concours musical, et Franz n’avait encore rien tenté pour l’accomplissement
de ses voeux : et comment aurait-il pu le faire ? Il n’avait
de sa vie composé une note de musique ; chanter un air simple
au clavecin
était le nec plus ultra de sa science. Vers le
soir Franz sortit de sa demeure et descendit dans la rue. Les
boutiques étaient fermées et la ville entièrement déserte. Mais
quelques lumières brillaient encore aux fenêtres et le son des
instruments que l’on préparait pour la lutte qui devait priver
Franz d’Esther venait frapper tristement son oreille. Quelques
fois il s’arrêtait pour écouter, et pouvait même distinguer à
travers les vitres les visages des musiciens, satisfaits du succès
de leurs efforts et animés de l’espoir du triomphe.
Gortlingen erra
de divers côtés, tellement qu’à la fin il se trouva dans un quartier de la ville
qui lui sembla tout à fait inconnu, quoiqu’il eût passé sa vie
entière à Augsbourg. Il n’entendait plus que le mugissement de
la rivière, lorsque tout à coup les accords lointains d’une
harmonie surnaturelle vinrent lui rappeler toutes ses inquiétudes.
Une lumière qui partait d’une maison isolée prouvait que le
règne du sommeil n’était pas encore général, et Gortlingen
supposa, d’après la direction du son, que quelque musicien se
préparait encore à l’épreuve du lendemain. Gortlingen s’avança
et, à mesure qu’il approchait de la lumière, des éclats si
brillants d’harmonie s’élançaient
dans les airs que, tout ignorant qu’il fût en musique, ces accords avaient en eux un
charme qui éveillaient
de plus en plus sa curiosité.
Il s’avança rapidement et
sans bruit jusqu’à la fenêtre. Elle était ouverte et, dans l’intérieur,
un vieillard était assis à un clavecin avec un manuscrit devant
lui ; il tournait le dos à la fenêtre, mais un miroir antique
laissait voir à Gortlingen la figure et les mouvements du musicien.
Il avait une expression de douceur et de bienveillance
infinie, une physionomie telle que Gortlingen ne se souvenait point d’en avoir
jamais vu de semblable, mais que l’on devait désirer revoir
souvent. Le vieillard jouait avec une expression merveilleuse ;
il s’arrêtait de temps en temps pour faire quelques changements
à son manuscrit et, lorsqu’il en avait apprécié l’effet, il
témoignait sa joie par des paroles que l’on pouvait entendre et
qui ressemblaient à des actions de grâce, mais dans une langue inconnue.
Dans le premier moment, Gortlingen
eut peine
à contenir son indignation
à la pensée que ce petit vieillard oserait se présenter comme un des prétendants d’Esther ;
mais, à mesure qu’il le regardait et qu’il l’écoutait, il se
sentait comme réconcilié
à lui par sa physionomie singulièrement douce, en même temps que par la beauté et le caractère
particulier de sa musique. Enfin, à la conclusion d’un passage
brillant, l’artiste s’aperçut qu’il n’était pas
seul ; car Gortlingen ne pouvant plus retenir son admiration,
avait étouffé
par ses applaudissements les exclamations modérées
du vieillard. Aussitôt, le musicien se leva et, ouvrant la
porte : « Bonsoir, M. Franz, dit-il, asseyez-vous et
dites-moi comment vous trouvez ma sonate, et si vous croyez qu’elle
puisse remporter le prix. » Il y avait quelque chose de si
bienveillant dans la figure du vieillard, quelque chose de si doux
dans sa voix que Gortlingen sentit disparaître toute jalousie. Il
s'assit et l’ écouta.
- Ma sonate vous plaît donc ? dit
le vieillard en finissant.
- Hélas ! reprit Gortlingen,
que ne suis-je capable d’en faire autant.
- Ecoutez-moi, dit le vieillard.
Niéser a fait un serment criminel, en jurant qu’il donnerait sa
fille à celui qui composerait la meilleure sonate, fût-elle
composé par le diable en personne et exécutée de sa main. Ces
mots ont été entendus et, répétés par l’écho des forêts,
ils ont été portés sur l’aile des vents de la nuit jusqu’à l’oreille
de celui qui habite dans la vallée des ténèbres
: les cris de joie du démon ont éclaté. Mais le génie
du bien veillait
aussi : quoique sans pitié pour Niéser, le sort d’Esther de
Gortlingen l’a touché. Prenez ce cahier, entrez dans la salle de
Niéser ; un étranger se présentera pour disputer le prix,
deux autres sembleront l’accompagner ; la sonate que je vous
donne est la même que celle qu’ils exécuteront, mais la mienne a
une vertu
particulière : épiez
une occasion et substituez
celle-ci à la sienne.
Après ce discours extraordinaire,
le vieillard prit Gortlingen par la main, il le conduisit par des
chemins inconnus à l’une des portes de la ville et le quitta.
En retournant à la maison avec son
rouleau de papier; Gortlingen se perdait dans ses réflexions sur
cette aventure bizarre
et en conjectures sur l’évènement du lendemain. Il y avait quelque chose dans la physionomie du
vieillard, dont il ne pouvait se défier, et cependant il lui était impossible de comprendre comment il pourrait profiter de la
substitution d’une sonate à une autre, puisqu’il n’était pas
lui-même un des prétendants à la main d’Esther. Il rentra chez
lui et se coucha. Pendant son sommeil, l’image d’Esther voltigea
devant ses yeux, et la sonate du vieillard résonnait dans les airs.
Le lendemain, au coucher du soleil,
la maison de Niéser fut ouverte aux compétiteurs. On vit alors
tous les musiciens d’Augsbourg s’y porter avec empressement,
avec des rouleaux de papiers à la main, tandis que la foule était
rassemblée à la porte de Niéser pour les regarder passer. Lorsque
l’heure fut arrivée, Gortlingen, prenant son cahier, se rendit
aussi à la porte de Niéser. Tous ceux qui le connaissaient eurent
pitié
de lui à cause de son amour pour la fille du musicien. Ils
se disaient l’un à l’autre : « Que prétend Franz
avec son papier à la main ? Sûrement il ne songe pas à entrer en
lice, le pauvre garçon. » En rentrant dans la salle,
Gortlingen la trouva pleine de prétendants et d’amateurs amis de
Niéser, qui les avait invités à la séance. Lorsque Gortlingen
traversa la salle avec son rouleau de musique, un sourire se dessina
sur les visages des musiciens, qui tous se connaissaient entre eux,
et qui savaient aussi qu’il pouvait à peine exécuter une marche,
à plus forte raison une sonate, fût-il même en état de la
composer. Niéser, en le voyant, sourit aussi ; mais quand les
yeux d’Esther rencontrèrent les siens, on la vit essuyer une
larme.
On annonça que les rivaux pouvaient
s’avancer pour inscrire leurs noms, et que le sort
règlerait les rangs. Le dernier qui se présenta fut un étranger, auquel tout le
monde fit place, comme par instinct. Personne ne l’avait vu jusque
là et ne pouvait dire d’où il venait. Sa physionomie était si
repoussante, son regard avait quelque chose de si extraordinaire,
que Niéser lui-même ne put s’empêcher de dire tout bas à sa
fille qu’il espérait que la sonate de cet homme ne serait pas la
meilleure.
- Commençons l’épreuve, dit
Niéser ; je jure de donner ma fille que vous voyez assise
près de moi, avec une dot de deux cent mille florins à celui qui
composera la meilleure sonate et saura le mieux l’exécuter.
- Et vous tiendrez votre serment ?
dit l’étranger, s’avançant en face de Niéser.
- Je tiendrai mon serment, dit le
musicien d’Augsbourg, la sonate fût-elle composée par le diable
en personne et exécutée par lui.
Chacun se taisait en
frissonnant ; l’étranger seul sourit. Le premier nom présenté par le sort fut celui de l’étranger, qui prit place
aussitôt et déroula sa sonate. Deux hommes que personne n’avait
encore remarqués se placèrent près de lui, avec leurs
instruments, attendant le signal pour commencer. Tous les yeux
étaient fixés sur eux. Le signal fut donné, et lorsque les trois
musiciens levèrent la tête pour suivre la musique, on s’aperçut
avec horreur que leurs trois figures étaient semblables. Un frisson
universel se répandit dans l’assemblée. Personne n’osait
parler à son voisin, mais chacun s’enveloppait dans son manteau
et s’échappait en silence ; bientôt tout le monde avait
disparu, à l’exception des trois qui continuaient toujours la
sonate, et de Gortlingen qui n’avait pas oublié les avis du
vieillard. Le vieux Niéser était encore sur son siège ; mais
lui-même tremblait au souvenir de son funeste
serment.
Gortlingen était debout près des
musiciens ; lorsqu’ils approchèrent de la fin, il substitua
hardiment
son papier au leur. Une grimace infernale contracta les
traits
des trois artistes, et un gémissement éloigné retentit comme un écho.
Quelques heures après minuit, on vit le bon
vieillard conduire Esther et Gortlingen hors de la salle ; mais
la sonate continuait encore. Les années passèrent. Esther et Gortlingen se marièrent et atteignirent le terme
de leur vie ;
cependant les étranges musiciens poursuivaient toujours leur tâche
tâche
et le vieux Niéser est, selon quelques personnes, encore assis sur
son siège, leur battant la mesure.

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