Une version simplifiée du conte de Prosper Mérimée (1803-1870)


(1837)

CatalogneJe me dirigeais vers la petite ville d'Ille en compagnie d'un guide catalan.

- Vous savez, sans doute où habite M. de Peyrehorade ? lui ai-je dit.

- S'il ne faisait pas si noir, je vous montrerais sa maison. C'est la plus belle d'Ille. Il a de l'argent, et son fils va se marier avec Mlle de Puygarrig, qui est plus riche que lui encore.

- Et ce mariage est pour bientôt?

- Bientôt! Ce soir, peut-être, demain, après-demain, que sais-je !

J'étais recommandé à M. de Peyrehorade par mon ami M. de P. C'était, m'avait-il dit, un amateur d'antiquités qui se ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines de la région. Ce mariage, dont on me parlait pour la première fois, dérangeait tous mes plans.

- Vous venez à Ille pour voir l'idole ? m'a dit mon guide.Une cloche

- L'idole! quelle idole ?

- M. de Peyrehorade a trouvé une idole, qui est aussi lourde qu'une cloche d'église. C'est au pied d'un olivier, que nous l'avons eue.

- Vous étiez donc présent à la découverte ?

Un trésor- Oui, monsieur. Nous étions en train de déraciner un vieil olivier qui avait gelé. Voilà donc que Jean Coll donne unUne pioche coup de pioche, et j'entends bimm…. comme s'il avait tapé sur une cloche. Nous continuons, et voilà une main noire, comme la main d'un mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je vais chercher monsieur, et quand il voit la main il s'écrie: " Un antique! un antique! " Comme s'il avait trouvé un trésor !

- Et enfin qu'est-ce que c'était?

- Une grande femme noire presque nue, toute en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que c'était une idole ancienne.

La Vierge Marie- Je vois ce que c'est... Quelque Vierge Marie en bronze.

- Je l'aurais bien reconnue, si ç'avait été une bonne Vierge. C'est une idole, vous dis-je ; on le voit bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs... On baisse les yeux, oui, en la regardant.

- C'est peut-être quelque statue romaine.

- Romaine! c'est cela. M. de Peyrehorade dit que c'est une Romaine. Ah ! Je vois bien que vous êtes un savant comme lui.

- Est-elle entière, bien conservée ?

- Oh! monsieur, il ne lui manque rien. Mais elle a l'air méchante... et elle l'est aussi.

- Méchante ! Qu'est-ce qu'elle vous a fait ?

- Pas à moi ; mais vous allez voir. Cela a été très dur de la mettre debout. Et tout à coup la voilà qui tombe et Jean Coll n'a pas eu le temps de tirer sa jambe.

Un joueur avec sa raquette- Et il a été blessé ?

- Sa pauvre jambe a été cassée ! Le médecin dit qu'il ne marchera jamais de cette jambe-là comme de l'autre. C'est dommage, car après monsieur le fils, c'était le meilleur joueur de paume.

Bientôt je me suis trouvé en présence de M. de Peyrehorade. C'était un petit homme assez âgé, mais vert encore, le nez rouge, et l'air joyeux. Il m'avait présenté à sa femme et à son fils comme un archéologue très connu.

Pendant le repas, j'examinais mes hôtes. M. de Peyrehorade parlait, mangeait, se levait, courait à sa bibliothèque, m'apportait des livres, me donnait à boire. Sa femme, qui était un peu trop grasse, me parut une provinciale uniquement occupée de son ménage. Elle a fait apporter beaucoup de plats et de bouteilles et voulait que je goûte à tout.

Le col de la chemiseM. Alphonse de Peyrehorade ne bougeait pas. C'était un grand jeune homme de vingt-six ans. Son visageUne montre et sa chaîne était beau et régulier, mais manquait d'expression. Il était athlétique et on disait que c'était un excellent joueur de paume. Ses vêtements étaient élégants, mais son col paraissait le gêner. Au lieu de tourner la tête il tournait tout le corps. Ses mains grosses contrastaient avec son costume. La seule fois qu'il a parlé avec moi, c'était pour me demander où j'avais acheté la chaîne de ma montre.

- Je vous montrerai tout ce que nous avons de curieux dans nos montagnes, m'a dit M. de Peyrehorade vers la fin du dîner. Monuments phéniciens, celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout, je vous mènerai partout.

Je lui ai dit que ce n'était certainement pas un bon moment pour ma visite à cause du mariage.

- Ah ! Ce n'est rien! Ce sera fait après-demain. Une tante est morte, c'est pourquoi il n'y aura pas de fête, pas de bal... C'est dommage... vous auriez vu danser nos Catalanes... Elles sont jolies, mais j'ai mieux que cela à vous montrer. Je vous réserve une surprise pour demain.

- Mon Dieu! lui ai-je dit, il est difficile d'avoir un trésor dans sa maison sans que le public le sache. Si c'est de votre statue qu'il s'agit, je suis curieux de la voir, mon guide m'en a fait la description.

- Ah! il vous a parlé de l'idole, car c'est ainsi qu'ils appellent ma belle Vénus Tur... mais je ne veux rien vous dire. Demain vous la verrez. Et vous pourrez m'expliquer quelques inscriptions. J'ai fait un article... À demain, à demain ! Pas un mot sur la Vénus aujourd'hui !

- Tu as raison, dit sa femme, de laisser là ton idole. Tu empêches monsieur de manger. Monsieur a vu à Paris de bien plus belles statues que la tienne. A Paris, il y en a des douzaines, et en bronze aussi.

fondre- Comment peut-on comparer un antique admirable aux figures modernes ! l'a interrompue M. de Peyrehorade. Savez-vous que ma femme voulait que je fonde ce chef-d'oeuvre pour en faire une cloche à notre église !

- Chef-d'oeuvre! un beau chef-d'oeuvre qu'elle a fait ! casser la jambe d'un homme !

- Blessé par Vénus, monsieur, dit M. de Peyrehorade riant d'un gros rire, blessé par Vénus. Qui n'a pas été blessé par Vénus ?
M. Alphonse, me regarda comme pour me demander: " Et vous, Parisien, comprenez-vous? "

Enfin Mme de Peyrehorade a remarqué qu'il était temps d'aller dormir. Je suis monté à ma chambre, accompagné de M. de Peyrehorade. L'escalier menait à un corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.

- À droite, m'a dit mon hôte, c'est l'appartement de la future Mme Alphonse. Il faut laisser seuls de nouveaux mariés. Vous êtes à un bout de la maison, eux à l'autre.

Après m'avoir demandé plusieurs fois si rien ne me manquait, il m'a souhaité une bonne nuit et m'a laissé seul. J'ai ouvert une fenêtre de la chambre pour respirer l'air frais de la nuit. En face était le Canigou, éclairé par la lune, qui m'a paru ce soir-là la plus belle montagne du monde. Je suis resté quelques minutes à le regarder, et j'allais fermer ma fenêtre, lorsque, baissant les yeux, j'ai aperçu la statue à une certaine distance de la maison, près du terrain du jeu de paume de la ville.

De là où j'étais, je ne voyais pas très bien la statue; sa hauteur m'a paru de six pieds environ. En ce moment, deux garçons passaient sur le jeu de paume. Ils se sont arrêtés pour regarder la statue.

- Te voilà ! a dit l'un d'eux à haute voix. C'est donc toi qui as cassé la jambe à Jean Coll ! Si tu étais à moi, je te casserais le cou.
- Bah! avec quoi ? a dit l'autre.

- Je lui arracherais volontiers ses grands yeux blancs. Ils doivent valoir beaucoup d'argent.

Ils ont fait quelques pas en s'éloignant.

- Il faut que je dise bonsoir à l'idole, a dit l'un des garçons, s'arrêtant tout à coup.

Il s'est baissé, probablement pour ramasser une pierre. Je l'ai vu lancer quelque chose, et aussitôt j'ai entendu le bruit du bronze qui résonnait. Au même instant le garçon a porté la main à sa tête en poussant un cri de douleur.

- Elle m'a renvoyé la pierre ! s'est-il écrié.

Et ils ont pris la fuite à toute vitesse. Il était évident que la pierre avait frappé le métal et était revenu. J'ai fermé la fenêtre en riant de bon coeur.

- Encore un vandale puni par Vénus !

Il était grand jour quand je me suis réveillé. M. de Peyrehorade était auprès de mon lit.

- Allons, debout, Parisien! Voilà bien mes paresseux de la capitale! disait mon hôte pendant que je m'habillais à la hâte. Il est huit heures, et encore au lit ! Je suis levé, moi, depuis six heures. Allons, prenez vite une tasse de chocolat de Barcelone… Du chocolat comme on n'en a pas à Paris. Prenez des forces, car lorsque vous serez devant ma Vénus, vous ne voudrez plus la quitter.

En cinq minutes j'étais prêt. Je suis descendu dans le jardin, et me suis trouvé devant une admirable statue. C'était bien une Vénus, et d'une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps La Vénus de Milo, Musée du Louvrenu ; la main droite levée à la hauteur du sein. L'autre main tenait le drap qui couvrait la partie inférieure du corps. Il est impossible de voir quelque chose de plus parfait que le corps de cette Vénus; rien de plus doux, de plus sensuel que ses courbes ; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Je voyais un chef-d'œuvre.

La tête était légèrement inclinée en avant. Quant à la figure, elle avait un caractère étrange. Elle n'avait pas la beauté calme et majestueuse des sculpteurs grecs. Ici, au contraire, il y avait de la malice allant jusqu'à la méchanceté. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage d'une incroyable beauté cependant. En vérité, une admirable statue, d'une merveilleuse beauté, à laquelle manquait toute sensibilité.

- Si le modèle a jamais existé, ai-je dit à M. de Peyrehorade, je plains ses amants! Elle a dû s'amuser à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de cruel, et pourtant je n'ai jamais vu rien de si beau.

M. de Peyrehorade était satisfait de mon enthousiasme.

Cette expression d'ironie infernale était augmentée peut-être par le contraste de ses yeux d'argent et très brillants avec le vert presque noir de la statue. Mon guide avait dit qu'elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Cela était presque vrai, et je me sentais un peu mal à l'aise devant cette figure de bronze.

- Maintenant que vous avez tout admiré en détail, mon cher collègue, a dit mon hôte, que dites-vous de cette inscription?
Il me montrait le socle de la statue, et j'y ai lu ces mots:

CAVE AMANTEM

Vulcain, dieu du feu- Mais, répondis-je, il y a deux sens. On peut traduire: " Prends garde à celui qui t'aime. " Mais en voyant l'expression diabolique de la dame, je croirais plutôt que l'artiste a voulu mettre en garde le spectateur contre cette terrible beauté. Je traduirais donc: " Prends garde à toi si elle t'aime. "

- Humph! dit M. de Peyrehorade, je préfère la première traduction… Vous connaissez l'amant de Vénus ?

- Il y en a plusieurs.

Un forgeron- Oui, mais le premier, c'est Vulcain. Malgré toute sa beauté, elle a eu un forgeron boiteux pour amant ? Leçon profonde, monsieur, pour les coquettes !

Je n'ai pas pu m'empêcher de sourire, car l'explication m'a paru vraiment tirée par les cheveux.

- Il y a encore une autre inscription. Montez sur le socle et regardez au bras droit.

En parlant ainsi il m'aidait à monter. J'ai trouvé la Vénus de près encore plus méchante et encore plus belle. Puis j'ai reconnu qu'il y avait sur le bras quelques caractères d'écriture antique. Avec difficulté, j'ai réussi à lire ce qui suit:

VENERI TVRBVL…
EVTYCHES MYRO
IMPERIO FECIT

Après ce mot  TVRBVL  de la première ligne, il y avait quelques lettres effacées; mais TVRBVL était parfaitement lisible.

- Ce qui veut dire ?... me demanda mon hôte.

- Il y a un mot que je ne m'explique pas encore, lui ai-je dit ; tout le reste est facile. Eutychès Myron a fait cette offrande à Vénus par son ordre.

- Très bien. Mais  TVRBVL , qu'en faites-vous ? Qu'est-ce que  TVRBVL ?

- Voyons, que diriez-vous de  TVRBVLENTA  ? Vénus qui trouble, qui agite... Vous voyez que je suis toujours préoccupé de son expression méchante.

- Vénus turbulente ! Ah ! Pas du tout, monsieur; je vais vous expliquer ce  TVRBVL ... Promettez-moi de ne pas parler de ma découverte avant l'impression de mon article.

Je lui ai promis solennellement que jamais je ne lui volerais sa découverte.

- Écoutez bien. Pas loin d'ici, il y a un village qui s'appelle Boulternère, qui vient du mot latin TVRBVLNERAE . Ceci est la Vénus de Boulternère. Avant d'être une ville romaine, Boulternère a été une ville phénicienne !

Il s'est arrêté un moment. J'ai fait des efforts pour ne pas rire.

Il a essayé de me convaincre que  TVRBVLNERA  était un mélange de phénicien et grec. Il avait l'air satisfait de sa traduction : Myron dédie à Vénus de Boulternère cette statue, qu'il a faite par son ordre.

Je ne voulais pas critiquer son interprétation, mais je lui ait dit :

- Je vois sur le bras un petit trou. Je pense qu'il a servi à fixer quelque chose, un bracelet, par exemple, que ce Myron a donné à Vénus. Myron était un amant malheureux. Alors il lui a donné un bracelet d'or.  Myron dédie un bracelet à Vénus.

- Ah! mon Dieu, s'est écrié M. de Peyrehorade, encore un vandale ! Quelqu'un a jeté une pierre à ma statue !

Il venait de voir une marque blanche un peu au-dessus du sein de la Vénus. Je lui ai raconté la scène de la veille. Il en a beaucoup ri.

Après le déjeuner son fils m'a montré une voiture qu'il allait donner à sa fiancée. Il m'a montré ses chevaux et m'a raconté les prix qu'ils avaient gagnés aux courses. Enfin il m'a parlé de sa future :

- Nous la verrons aujourd'hui, dit-il. Je ne sais pas si vous la trouverez jolie. Vous êtes difficiles, à Paris ; mais tout le monde ici la trouve charmante. Le bon, c'est qu'elle est très riche. Sa tante qui vient le mourir lui a laissé sa fortune. Oh! je vais être très heureux.
J'ai été profondément choqué de voir un jeune homme paraître plus touché de la fortune que des beaux yeux de sa future.

- Comment trouvez-vous ceci ? a poursuivi M. Alphonse. Voici la bague que je lui donnerai demain. Des mains entrelacées

La bagueEn parlant ainsi, il me montra une grosse bague avec des diamants, et formée de deux mains entrelacées ; allusion qui m'a paru infiniment poétique. Le travail en était ancien, mais on avait ajouté les diamants. Dans l'intérieur de la bague se lisaient ces mots: " Toujours avec toi. "

- C'est une jolie bague, lui ai-je dit ; mais ces diamants lui ont fait perdre un peu de son caractère.

- Oh ! elle est bien plus belle comme cela, a-t-il répondu en souriant. Il y a là pour douze cents francs de diamants. C'est ma mère qui me l'a donnée. C'était une bague de famille, très ancienne... Dieu sait quand cela a été fait.

- À Paris, lui ai-je dit, on donne une bague toute simple. Tenez, celle que vous avez à ce doigt, irait très bien.

- Oh ! Je crois que Mme Alphonse sera bien contente de l'avoir. Douze cents francs au doigt, c'est agréable.

Et en regardant d'un air de satisfaction la bague toute simple qu'il portait à la main, il a ajouté :

- Celle-là, c'est une femme à Paris qui me l'a donnée il y a deux ans. Ah ! C'est à Paris qu'on s'amuse !... Tigre et tigresse, Lorenz Oken

Nous devions dîner ce jour-là à Puygarrig, chez les parents de la future. J'ai été présenté et accueilli comme l'ami de la famille. Mlle de Puygarrig avait dix-huit ans. Elle était non seulement belle, mais séduisante. J'ai admiré le naturel parfait de toutes ses réponses ; et son air de bonté, nuancé de malice, m'a rappelé malgré moi, la Vénus de mon hôte. Mais la statue était quand même plus belle et je me demandais si ce n'était pas son expression de tigresse qui provoquait une espèce d'admiration involontaire.

- Quel dommage, me suis-je dit en quittant Puygarrig, qu'une si aimable personne soit promise à un homme qui ne voit en elle que sa richesse !

En revenant à Ille, et ne sachant trop de quoi parler avec Mme de Peyrehorade, j'ai dit :

- Comment, madame, ce mariage aura lieu un vendredi ! À Paris nous aurions peur ; personne n'oserait se marier un tel jour.

- Mon Dieu ! m'a-t-elle dit, moi aussi j'aurais choisi un autre jour. Tout le monde a peur du vendredi.

- Vendredi ! s'est écrié son mari, c'est le jour de Vénus ! Bon jour pour un mariage ! C'est à cause de ma Vénus que j'ai choisi le vendredi. Demain, si vous voulez, avant la cérémonie, nous lui ferons une offrande.

Sa femme a été scandalisée.

- Au moins, a dit M. de Peyrehorade, tu me permettras de lui apporter des fleurs.

Les arrangements du lendemain furent réglés de la manière suivante. Tout le monde devait être prêt à dix heures précises. Le mariage civil devait se faire à la mairie de Puygarrig, et la cérémonie religieuse dans la chapelle du château. Viendrait ensuite un déjeuner. À sept heures, on retournerait à Ille, chez M. de Peyrehorade, où devaient dîner les deux familles réunies.

Dès huit heures j'étais assis devant la Vénus, un crayon à la main, recommençant pour la vingtième fois la tête de la statue, sans arriver à en saisir l'expression. M. de Peyrehorade allait et venait autour de moi, me donnait des conseils ; puis disposait des roses aux pieds de la statue. Vers neuf heures il est rentré pour s'habiller, et en même temps M. Alphonse a paru, dans un habit neuf.

- Vous ferez le portrait de ma femme ? m'a-t-il dit en regardant mon dessin. Elle est jolie aussi.

En ce moment commençait, sur le jeu de paume une partie qui a attiré l'attention de M. Alphonse. Il y avait quelques Espagnols arrivés de la veille, presque tous de merveilleux joueurs. Les Illois, bien qu'encouragés par M. Alphonse, ont tout de suite été battus par ces nouveaux champions. M. Alphonse a regardé sa montre. Il n'était que neuf heures et demie. Il n'a plus hésité : il a enlevé son habit et a mis des sandales pour jouer contre les Espagnols. Je le regardais faire en souriant, et un peu surpris.

- C'est pour l'honneur du pays, a-t-il dit.

Alors je l'ai trouvé vraiment beau. Il était passionné. Ses vêtements, qui l'occupaient si fort tout à l'heure, n'étaient plus rien pour lui. Et sa fiancée ?... Il avait oublié le mariage.

Contre l'attente générale, M. Alphonse a manqué la première balle. Il a jeté sa raquette à terre avec fureur.

- C'est cette maudite bague, s'est-il écrié, qui me serre le doigt, et me fait manquer une balle sûre !

Il a enlevé sa bague de diamants et a couru à la Vénus. Il lui a passé la bague au doigt, et a repris son poste à la tête des Illois. Dès lors il n'a plus fait une seule faute, et les Espagnols ont été battus complètement. L'enthousiasme des spectateurs augmentait la douleur des vaincus.

- Nous ferons d'autres parties, a-t-il dit à au chef des Espagnols d'un ton de supériorité, que je gagnerai également.

J'aurais désiré que M. Alphonse soit plus modeste. L'Espagnol a dit tout bas : " Tu me le payeras. "

M. de Peyrehorade a appelé son fils, qui a couru à la maison. Il s'est lavé la figure et les mains, a remis ses vêtements neufs et ses chaussures, et cinq minutes après nous étions sur la route de Puygarrig. Tous les joueurs de paume de la ville et grand nombre de spectateurs nous suivaient avec des cris de joie.

Nous étions à Puygarrig lorsque M. Alphonse, se frappant le front, m'a dit tout bas :

- C'est bête ! J'ai oublié la bague ! Elle est au doigt de la Vénus, que le diable puisse emporter! Ne le dites pas à ma mère. Peut-être qu'elle ne le remarquera pas.

- Vous pourriez envoyer quelqu'un, lui ai-je dit.

- Bah! Douze cents francs de diamants! cela pourrait en tenter plus d'un. D'ailleurs ils se moqueraient trop de moi. Ils m'appelleraient le mari de la statue... J'espère qu'on ne me la vole pas! Heureusement que l'idole fait peur aux gens. Ils n'osent pas l'approcher. Bah ! ce n'est rien; j'ai une autre bague.

Les deux cérémonies civile et religieuse ont eu lieu; et mademoiselle de Puygarrig a reçu la bague d'une jeune femme de Paris. Puis on s'est mis à table, où l'on a bu, mangé, chanté même. Je souffrais pour la mariée de la grosse joie qui se manifestait autour d'elle; elle paraissait un peu embarrassée.

Le déjeuner terminé les hommes sont allés se promener dans le parc, qui était magnifique, pendant que les femmes restaient avec la mariée.

Il était près de huit heures quand on a voulu partir pour Ille. Mlle de Puygarrig pleurait en quittant la tante âgée, qui lui servait de mère, qui ne devait pas venir avec nous. Pendant la route, chacun a essayé sans succès de distraire la mariée et de la faire rire.
A Ille le dîner nous attendait, et quel dîner ! Si la grosse joie du matin m'avait choqué, je l'ai été bien plus encore des plaisanteries dont le marié et la mariée surtout ont été l'objet. Le marié, qui avait disparu un instant avant de se mettre à table, était pâle et très sérieux. Il buvait à chaque instant du vieux vin très fort. J'étais à côté de lui, et me suis cru obligé de lui dire :

- Prenez garde! on dit que le vin...

Très bas il m'a dit:

- Quand on se lèvera de table... il faut que je vous dise deux mots.

Son ton m'a surpris et j'ai remarqué l'étrange changement dans son visage. Et il s'est remis à boire.

Plusieurs fois la mariée a rougi à cause des plaisanteries faites à table... surtout lorsque M. de Peyrehorade lui a chanté quelques vers catalans. En voici le sens, si je l'ai bien compris :

- Mes amis, le vin que j'ai bu me fait-il voir double ? Il y a deux Vénus ici...

Le marié a tourné brusquement la tête comme s'il avait peur, ce qui a fait rire tout le monde.

- Oui, a poursuivi M. de Peyrehorade, il y a deux Vénus sous mon toit. L'une, je l'ai trouvée enterré sous un arbre ; l'autre, descendue des cieux, est ici parmi nous. Mon fils, choisis de la Vénus romaine ou de la catalane celle que tu préfères. La catalane est la meilleure. La romaine est noire, la catalane est blanche. La romaine est froide, la catalane enflamme tout ce qui l'approche.

Les applaudissements et rires furent très bruyants. Autour de la table, il n'y avait que trois visages sérieux, ceux des mariés et le mien. J'avais un grand mal de tête; et puis, je ne sais pourquoi, un mariage m'attriste toujours. Celui-là, plus que les autres.
Nous sommes passés dans le salon pour voir le départ de la mariée, car il était près de minuit. M. Alphonse m'a tiré près d'une fenêtre, et m'a dit en détournant les yeux:

Le diable- Vous allez vous moquer de moi... Mais je ne sais pas ce que j'ai... je suis ensorcelé ! le diable m'emporte !

- Vous avez trop bu de vin, mon cher monsieur Alphonse, lui ai-je dit. Je vous avais prévenu.Une sorcière

- Oui, peut-être. Mais c'est quelque chose de bien plus terrible. Vous vous souvenez de ma bague ?

- Eh bien! on l'a prise ?

- Non.

- En ce cas, vous l'avez ?

- Non... je... je ne peux pas l'enlever du doigt de cette diable de Vénus.

- Bon! vous n'avez pas tiré assez fort.

- Si... Mais la Vénus... elle a serré le doigt.

Il me regardait fixement, s'appuyant à la fenêtre pour ne pas tomber.

- Ce n'est pas possible ! lui ai-je dit. Voua avez trop enfoncé la bague. Demain vous l'enlèverez avec un outil.

- Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est replié ; elle serre la main, m'entendez-vous ?... C'est ma femme, apparemment, puisque je lui ai donné ma bague... Elle ne veut plus la rendre.

Pendant un instant j'ai eu la chair de poule. Puis, comme il sentait le vin, toute émotion a disparu. Le misérable, pensais-je, est complètement ivre.

- Vous connaissez ces statues-là... a ajouté le marié d'un ton lamentable, il y a peut-être quelque chose que je ne connais pas… Si vous alliez voir ?

- Volontiers, lui ai-je dit. Venez avec moi.

- Non, j'aime mieux que vous y alliez seul.

Je suis sorti du salon. La pluie commençait à tomber avec force. J'allais demander un parapluie, lorsque je me suis dit que je serais bien bête d'aller vérifier ce que m'a dit un homme ivre ! Peut-être, d'ailleurs, a-t-il voulu me faire quelque méchante plaisanterie pour faire rire ses amis. De la porte j'ai jeté un coup d'oeil sur la statue sous la pluie, et je suis monté dans ma chambre. Je me suis couché ; mais le sommeil a été long à venir. Je pensais à cette jeune fille si belle dans les mains d'un ivrogne brutal. Quelle chose terrible, me disais-je, que ce soient les parents qui arrangent le mariage ! Deux êtres qui ne s'aiment pas, que peuvent-ils se dire dans un pareil moment ? Une femme peut-elle jamais aimer un homme qu'elle aura vu grossier une fois ? Les premières impressions ne s'effacent pas, et j'en suis sûr, ce M. Alphonse méritera bien d'être haï...

Pendant ce temps j'avais entendu beaucoup allées et venues dans la maison, les portes s'ouvrir et se fermer, des voitures partir ; puis il me semblait avoir entendu sur l'escalier les pas légers de plusieurs femmes se dirigeant vers l'extrémité du corridor opposé à ma chambre. C'était probablement la mariée qu'on menait au lit. Pauvre fille ! Je me tournais dans mon lit de mauvaise humeur. Ce n'est pas drôle d'être un garçon dans une maison où a lieu un mariage.

Après quelque temps de silence j'ai entendu des pas lourds qui montaient l'escalier.

- Quel grossier personnage ! me suis-je écrié. Il va tomber dans l'escalier.

Tout est redevenu tranquille. J'ai pris un livre pour changer d'idées et je me suis endormi à la troisième page.

Le coqJ'ai mal dormis et je me suis réveillé plusieurs fois. Il pouvait être cinq heures du matin, lorsque le coq a chanté. Le jour allait se lever. Alors j'ai entendu clairement les mêmes pas lourds, le même bruit dans l'escalier que j'avais entendus avant de m'endormir. Cela m'a paru inexplicable. Pourquoi M. Alphonse se levait-il si tôt ? C'est alors que j'ai entendu des sons étranges et des cris.

Je me suis habillé rapidement et je suis entré dans le corridor. Il y avait des cris et des pleurs, et une voix douloureuse dominait toutes les autres: " Mon fils! mon fils ! " Il était évident qu'un malheur était arrivé à M. Alphonse. J'ai couru à la chambre du jeune couple : elle était pleine de monde.

Le jeune homme était presque nu sur le lit cassé. Il était sans mouvement. Sa mère pleurait et criait à côté de lui. M. de Peyrehorade essayait de le réveiller. Hélas! depuis longtemps son fils était mort. Sur un canapé, à l'autre bout de la chambre, était la mariée, agitée par d'horribles convulsions.

- Mon Dieu ! me suis-je écrié, qu'est-il donc arrivé ?

Je me suis approché du lit : le corps du malheureux jeune homme était déjà froid. Sa figure noircie exprimait une affreuse angoisse. Sa mort avait été violente et sa souffrance terrible. Nulle trace de sang cependant sur ses vêtements. Sur sa poitrine il y avait une marque qui se prolongeait sur les côtes et le dos. On aurait dit qu'il avait été entouré par un cercle de fer. Mon pied s'est posé sur quelque chose de dur qui se trouvait sur le tapis ; je me suis baissé et j'ai vu la bague de diamants.

J'ai accompagné M. de Peyrehorade et sa femme dans leur chambre ; puis j'y ai fait porter la mariée.

- Vous avez encore une fille, leur ai-je dit, occupez-vous d'elle. Alors je les ai laissés seuls.

Il me paraissait évident que M. Alphonse avait été assassiné. Les auteurs étaient entrés la nuit dans la chambre. Je me demandais comment la marque circulaire sur la poitrine avait été produite. Tout d'un coup je me suis souvenu que certains bandits en Espagne se servaient de longs sacs de cuir remplis de sable fin pour tuer. Aussitôt je me suis rappelé le joueur de paume espagnol et sa menace.
Partout dans la maison, j'ai cherché des traces de quelqu'un qui aurait cassé une porte ou une fenêtre pour entrer, mais je n'en ai pas trouvé. Je suis descendu dans le jardin. Il avait plu la veille et j'ai vu de traces de pas dans la terre, peut-être les pas de M. Alphonse lorsqu'il était allé chercher sa bague au doigt de la statue. Ou alors les assassins y étaient passés. Je me suis arrêté un instant pour regarder la statue. Cette fois son expression de méchanceté ironique m'a rempli de peur ; il m'a semblé voir une divinité infernale contente du malheur qui frappait cette maison.

Je suis retourné dans ma chambre et j'y suis resté jusqu'à midi. Alors je suis sorti. Mlle de Puygarrig, je devrais dire la veuve de M. Alphonse, avait repris connaissance. Elle avait même parlé au procureur, qui a demandé également ce que je savais, et je lui ai parlé de l'Espagnol. Il l'a fait arrêter immédiatement.

- Avez-vous appris quelque chose de Mme Alphonse? ai-je demandé au procureur.

- Cette malheureuse jeune personne est devenue folle, me dit-il en souriant tristement. Folle ! tout à fait folle. Voici ce qu'elle raconte :

" Elle était couchée, dit-elle, depuis quelques minutes, lorsque la porte de sa chambre s'est ouverte, et quelqu'un est entré. Mme Alphonse avait la figure tournée vers le mur. Elle pensait que c'était son mari. Au bout d'un instant, le lit a fait un bruit comme si un Couleur verdâtrepoids énorme se mettait dessus. Elle a eu très peur, mais n'a pas osé tourner la tête. Cinq minutes, dix minutes peut-être, se sont ainsi passées. Puis elle a fait un mouvement involontaire, ou bien la personne qui était dans le lit en a fait un, et elle a senti le contact de quelque chose de froid comme la glace, ce sont ses expressions. Elle s'est écarté le plus possible, tremblant de tous ses membres. Peu après, la porte s'est ouverte une seconde fois, et quelqu'un est entré et a dit : Bonsoir, ma petite femme. La personne qui était dans le lit, à côté d'elle, s'est assise sur le lit et a paru ouvrir les bras. Elle a tourné la tête alors… et a vu, dit-elle, son mari entre les bras d'une espèce de géant verdâtre qui l'entourait avec force. Elle dit qu'elle a reconnu... la Vénus de bronze, la statue de M. de Peyrehorade... Depuis qu'elle est dans le pays, tout le monde en rêve.

À ce spectacle, elle a perdu connaissance. Revenue à elle après quelque temps, elle a vu son mari, sans mouvement, entre les bras de la statue. Un coq a chanté. Alors la statue est sortie du lit en laissant tomber le cadavre et est sortie. Vous savez le reste. "

On a amené l'Espagnol; il était calme, et a expliqué sa menace : Il avait voulu dire que le lendemain il aurait gagné une partie de paume. On a comparé ses chaussures avec les traces des pas dans le jardin; ses chaussures étaient beaucoup plus grandes. Enfin l'hôtelier chez qui cet homme était logé a assuré qu'il avait passé toute la nuit à l'hôtel. On l'a donc laissé partir en lui faisant des excuses.

La dernière personne qui avait vu M. Alphonse vivant était un employé de maison, à qui il avait demandé s'il savait où j'étais. Il a répondu qu'il ne m'avait pas vu. Alors M. Alphonse est resté plus d'une minute sans parler, puis il a dit :

- Allons ! le diable l'aura emporté aussi!

Je lui ai demandé si M. Alphonse avait sa bague de diamant lorsqu'il lui avait parlé. Il a dit qu'il n'y avait pas fait attention, mais s'il l'avait eu au doigt, il l'aurait sans doute remarquée, car il croyait qu'il l'avait donnée à Mme Alphonse. Je ressentais un peu de la terreur superstitieuse créée dans toute la maison.

Après les funérailles de M. Alphonse, au moment de quitter M. de Peyrehorade, j'ai jeté un dernier regard sur la Vénus. Quand M. de Peyrehorade a tourné la tête du côté où il me voyait regarder fixement, il a vu la statue et aussitôt il était en larmes. Je l'ai embrassé, je suis monté dans la voiture.

Depuis mon départ, je n'ai rien appris sur cette mystérieuse catastrophe.

M. de Peyrehorade est mort quelques mois après son fils. Par son testament il m'a laissé ses manuscrits, que je publierai peut-être un jour. Je n'y ai pas trouvé l'article relatif aux inscriptions de la Vénus.

Un mauvais sortP.S. - Mon ami M. de P. vient de m'écrire de Perpignan que la statue n'existe plus. Après la mort de son mari, Mme de Peyrehorade l'a fait fondre en cloche, et sous cette nouvelle forme elle sert à l'église d'Ille. Mais, ajoute M. de P., il semble qu'un mauvais sort poursuive ceux qui possèdent ce bronze. Depuis que cette cloche sonne à Ille, les vignes ont gelé deux fois.

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© K. Schneider


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